analyse-second-debat-primaire-droite-centre-france-jeudi-3-novembre-2016

Second débat de la Primaire de la Droite et du Centre : tactiques de déstabilisation et stratégie de démarcation

Jamais la France n’avait eu un candidat aux présidentielles en aussi mauvaise posture que Nicolas Sarkozy : président sortant ayant martelé à la suite de sa non-réélection sa décision d’arrêter « définitivement » la politique, le voilà qui resurgit dans l’espoir de briguer un second mandat.

Au-delà de ce manque de cohérence, le contexte lui est doublement défavorable : les affaires judiciaires dans lesquelles il est empêtré, et, plus politiquement, le nouveau système des « Primaires » : difficile de maintenir un ethos « présidentiel » dans cette configuration, face à d’anciens collaborateurs et ministres où tous se tutoient et s’appellent par leur prénom, se connaissent et se traitent en collègues. Plutôt que se présenter d’emblée face à d’autres présidentiables en vue du premier tour des élections présidentielles, il lui faut donc retrouver au préalable ce statut de présidentiable, loin d’être acquis.

C’est pourtant dans ce contexte et cette configuration que son art tactique de la rhétorique devient particulièrement intéressant. Nicolas Sarkozy, qui se rêve déjà en vieux lion, est encore et d’abord un félin agile qui semble pouvoir toujours retomber sur ses pattes.

Une démonstration d’habileté rhétorique

Nicolas Sarkozy enchaîne les procédés rhétoriques comme d’autres enchaîne les lieux communs. En guise d’exemple, focalisons-nous sur les stratagèmes successifs qu’il utilise en à peine plus de deux minutes pour esquiver et retourner les attaques qui lui sont adressées lors d’un échange sous tension avec Bruno le Maire (voir la vidéo, de 29’05 » à 31’15 ») :

C’est d’abord le stratagème n°23 (tel que recensé par Schopenhauer dans L’art d’avoir toujours raison) qui lui permet de recadrer l’échange, et qui consiste en cela : « en contredisant notre adversaire, nous pouvons le pousser à tirer une affirmation, éventuellement exacte dans les limites requises, au-delà de la vérité ; et une fois que nous avons refuté cette exagération, il semble également que nous ayons réfuté sa thèse originelle. » Par certains aspects, ce stratégème correspond à un recadrage de sens (voir sur ce point la distinction entre recadrage de sens et recadrage de contexte établie par Richard Brandler et John Grinder). Puis, argument d’autorité (stratagème n°30) : « au lieu de faire appel à des raisons, se servir d’autorités reconnues en la matière », ne serait-ce qu’en citant leur nom. Autre grand classique, le retorsio argumenti (stratagème n°26) : « retourner l’argument de l’adversaire contre lui. », suivi d’une habile diversion (stratagème n°29) : « …se mettre tout un coup à parler de tout autre chose comme si cela faisait partie du sujet débattu et était un argument contre l’adversaire. »

Au détour du débat sur le « mandat unique », Nicolas Sarkozy en profite pour riposter face à Bruno Le Maire : « Si j’écoute Bruno, si à chaque fois qu’on est battu on n’a plus l’droit d’se présenter j’te rappelle que tu as été battu à la présidence de l’UMP ». Il s’agit là du recadrage de sens évoqué plus haut : Nicolas Sarkozy insiste sur le fait de se représenter à une élection après avoir été battu, alors que ce que lui reproche son contradicteur est d’abord son incohérence par rapport à ses précédentes et tonitruantes déclarations : « Ce n’est pas ce que je dis Nicolas, je dis simplement que (…) avant la candidature de 2012 tu avais dit ‘si je suis battu ,je ne reviendrai pas en politique’. » Et ajoute, percevant le décalage : « Les mots ont un sens ».

Mais le félin Sarkozy se faufile habilement entre ces mots, ses mots comme ceux de ses contradicteurs. En écho à « Je ne reviendrai pas » il proclame « Je vais y venir, je vais y venir… », puis, reprenant alors la main…reprend son argument selon lequel on doit pouvoir se re-présenter à une élection à laquelle on a été battu. Et de citer François Mitterrand et Jacques Chirac. Exemples bien évidemment inappropriés puisque les deux n’ont pas été battus en tant que président sortant, et on d’ailleurs ensuite enchaîné leurs deux mandats présidentiels sans interruption… Mais le seul fait d’évoquer ces monstres sacrés de la politique, comme un discret argument d’autorité, lui permet de tenir en respect son adversaire. Bruno Le Maire a beau jeu d’essayer de démasquer cette rhétorique, Nicolas Sarkozy en vient même à lui souhaiter d’être battu, arguant que c’est dans l’échec que l’on comprend des choses et que l’on fait évoluer une personnalité. Bel exemple de retorsio argumenti. Puis diversion : « Mais je veux dire une autre chose… » et repart sur le thème de la démocratie participative et de la concertation, entraînant tout le monde, journalistes comme débatteurs, dans ce nouveau sillage.

Et lorsque la journaliste tente enfin de revenir à la question initiale sur le mandat unique, Nicolas Sarkozy a cette incroyable formule : « Je pense que j’aurai(s) 67 ans à la fin de ce second mandat » : il y a ici une incroyable tentative de mise en place d’énoncé performatif (l’énoncé est faux au moment où il est énoncé, mais son énonciation amène à sa réalisation), où l’on retrouve la forme de projection rhétorique qui avait fait le succès de l’anaphore de François Hollande (« Moi président… »), caractérisée notamment par l’absence du conditionnel. En réalité on ne sait pas si Nicolas Sarkozy pense « j’aurais » avec un s ou « j’aurai » sans s, mais c’est précisément par cette admirable ambiguïté que la formule prend toute sa puissance.
(Notons au passage une micro-expression typique de Sarkozy (31’) sur les mots « 67 ans »… L’idée ne le réjouit manifestement pas…)

Répartition de la parole et équilibre de Nash

Dans un débat contradictoire de ce genre, chaque participant n’a que peu de temps pour avancer et développer ses idées. C’est d’autant plus vrai lorsque le débat n’oppose pas clairement deux camps mais prend l’allure d’une table ronde, comme ici. Le temps manque aux candidats, mais aussi aux journalistes qui ne voudraient pas se voir reprocher de ne pas avoir abordé certains sujets. Dans cette configuration, il est impossible de développer convenablement une argumentation digne de ce nom. La stratégie principalement adoptée par chaque candidat est donc, à défaut de pouvoir avancer soi-même, d’empêcher tous les autres d’avancer, notamment en les coupant à tout bout de champ.

Insistons ici sur le fait que c’est précisément cette configuration médiatique qui transforme ce genre de « débat » en cacophonie rhétorique. C’est désagréable à suivre et à écouter, on n’y apprend strictement, et seules les personnes impressionnables auront le sentiment que l’un des candidats a « gagné » le débat. Tout le monde se coupe, les journalistes participent eux aussi de ce piétinement. Jamais le temps. Pour rien, et surtout pas pour les idées. La moindre occasion est saisie pour conserver la main quelques secondes de plus que ses concurrents, sans que cela ne puisse rien apporter sur le fond.

L’un des meilleurs exemples (ou des plus désolants, c’est selon), est l’oeuvre, encore une fois, du maître rhéteur Sarkozy, en réaction au lapsus de Jean-François Copé : « J’assume qu’il faut un gouvernement de choc avec des ministres de gauche, pardon, de droite… » La journaliste en sourit, en rit même, et Nicolas Sarkozy tente de maintenir ce rire et prolonger ainsi au maximum cette dérision, autant pour son pouvoir de déstabilisation que dans une perspective évidente de temporisation. Copé est de fait en difficulté pour reprendre la main et répondre correctement. Il perd des points.

Dans ce contexte de sabotage généralisé, dans la perspective de cette stratégie d’interruptions incessantes, une tactique rhétorique est de briser cette logique non en essayant seulement de garder la main malgré les interruptions, ni en multipliant les interruptions contre les autres, mais en créant soi-même une interruption qui pourra se prolonger.

Sur ce point là, au moins un candidat a réussi à exceller. Il y est parvenu d’une façon très directe et classique : en usant de toutes les ficelles du storytelling. Dans un débat où les idées ne peuvent être pleinement développées ni détaillées, où les échanges demeurent à un certain niveau d’abstraction pour ne pas dire, paradoxalement, de superficialité, la mise en récit incluant suffisant d’éléments concrets permet de donner le sentiment de se reconnecter à la réalité, et capte toutes les attentions.

C’est ce que François Fillon a parfaitement compris en deuxième partie de débat, sur le volet sécuritaire et la problématique policière. « Je vais vous dire ce que c’est, la vie d’un policier… » (50’33) : par ces simples mots, François Fillon nous invite à découvrir un aspect du monde que la plupart ignore. L’une des meilleures techniques de storytelling est précisément d’annoncer très directement « Je vais vous raconter une histoire… » (notez d’ailleurs que la langue de Fillon fourche avec le début du mot « raconter ») : ce sont des mots magiques qui invitent instantanément à ouvrir grand nos oreilles. Et François Fillon de continuer, avec un langage extrêmement imaginé : « Il arrête un voleur dans la rue, il l’amène au commissariat… » Une histoire de gendarmes et de voleurs, tout comme nous aurions écouté à un autre âge une histoire de cow-boys et d’indiens. Vous remarquerez l’écoute consciencieuse qui s’ensuit, si rare dans ce débat. François Fillon marque un grand point, et renouvellera l’effet à quelques reprises.

Cette maîtrise du storytelling combinée à une attitude et des expressions globalement sobres lui permettent de se façonner un solide ethos de présidentiable. Il apparaît comme maître de lui, peu soumis à ses émotions, évitant les pièges de la précipitation, tout en étant écouté, respecté, peu provoqué. Et c’est bien lui qui fut désigné comme « vainqueur » de ce deuxième débat par la presse et les commentateurs dès le lendemain.

La structure de ce second débat des Primaires Centre/Droite pourrait se résumer de la sorte : une première partie « essoufflante » avec des candidats bien moins inhibés que lors du premier débat, une deuxième partie décisive au cours de laquelle celui qui forçait l’écoute la plus attentive s’est imposé, et un final quant à lui essouflé, par contraste avec la première partie, en raison de la durée et du caractère décousu des échanges pendant plus de deux heures.

Notre conseil : dans une telle configuration, on ne peut en réalité « gagner » le débat, on ne peut que se démarquer. Et pour se démarquer, il suffit avant tout d’avoir une attitude différente de celles des autres candidats. Ce n’est pas seulement une affaire de positionnement (sur le plan des idées politiques ou programmatiques), mais bien une affaire de comportement : ne pas s’épuiser dans des attaques frontales (ici, ne pas tenter de se liguer avec les autres pour attaquer Nicolas Sarkozy par exemple), ne pas multiplier les tentatives d’interruptions comme nous l’avons mentionné, mais, dans ce brouhaha, créer des moments d’apaisement, d’écoute respectueuse, accalmies. Ne pas exagérer ses réactions ou les émotions, mais au contraire exprimer une forme de calme, de paix intérieure, de maîtrise de soi, et traduire cela par une certaine impassibilité du visage + sobriété dans la gestuelle.

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